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Nicolas Boulben est designer : après une prépa en arts appliqués, une Mise à Niveau en Arts Appliqués, il a obtenu un BTS et un DSAA en Design d’Espace. Il travaille au sein d’une agence pour laquelle il produit des choses sublimes ( maquettes, collages, photographies ) en plus de concevoir des projets à petite échelle ( aménagements d’intérieur ).
En parallèle, il peint (😍). Il peint des scènes ordinaires sur des supports récupérés en chantier (😏), sur de petits formats (<A4).
photographie, peinture et scénographie © Nicolas Boulben

Au cas où tu te poserais la question : ceci est écrit par quelqu’un qui a renoncé à la maîtrise d’œuvre, pas parce qu’ille n’en était pas capable, mais parce que ce mode d’exercice ne l’épanouissait plus.
Et quand j’ai pris cette décision, déchirante, la question qui revenait était : pour qui est-ce que je le fais ? Qu’est-ce que j’en tire, moi ?
illustration © Véranie Jeune, inktober 2025, prompt FRACTURE
développé sous forme d’affiche pour T.I.N.A.

Dans le monde du travail, il existe différents modes d’exercice, le salariat étant le plus visibilisé / promu / commun ; mais il y a également l’auto-entreprise, les collectifs ( associations / SARL / SCOP ). Et la question du statut est souvent conjointe à la manière de travailler : de moins en moins de personnes souhaitent passer leur semaine derrière un écran, COVID a forcé au télé-travail et a révélé que quand on se sent bien, on travaille mieux. Bref, le travail peut prendre des formes multiples.
Le salariat déguisé, c’est quand un∙e travailleur∙se indépendant∙e, souvent un∙e auto-entrepreneur∙se, exerce un travail pour une société qui approxime le salariat, sans les bénéfices ( protection d’un contrat de travail, congés payés, chômage, retraite ).
Une travailleur∙se indépendant doit pouvoir fixer librement le prix de ses prestations, fixer ses horaires de travail, choisir le lieu et avoir le choix de ses client∙es
PS. Contrairement à ce que beaucoup prétendent, n’avoir qu’un∙e seul∙e client∙e en tant qu’auto-entrepreneur∙se n’est pas illégal, tant que la prestation ne relève pas du travail dissimulé ; c’est-à-dire quand la rémunération n’est pas déclarée (auquel cas c’est le∙a travailleur∙se qui est en tort) ou quand la relation de travail approxime le salariat (auquel cas c’est l’employeur qui est intégralement en tort, car ille prive le∙a travailleur∙se de ses avantages sociaux).
>> quelques clés de lecture autour du salariat déguisé, ICI
Or, dans les échanges entre salarié∙es et salarié∙es déguisé∙es, il est trop souvent reproché aux salarié∙es déguisé∙es leur propre situation. Or, être salarié∙e déguisé∙e n’est pas toujours un choix. Le marché du travail est difficile. Décrocher un contrat de travail s’obtient souvent après avoir réalisé un concours en auto-entreprise pour une agence. Les seules opportunités de travail sont des missions courtes, sans perspective à long terme. Et dire « non » ça donne l’impression de refuser du travail, qui est denrée rare dans la France à Macron. Et surtout, les salarié∙es déguisé∙es, contrairement aux travailleur∙ses indépendant∙es, sont victimes d’exploitation capitaliste, au profit de leur employeur∙se.
illustration © Véranie Jeune, lfinktober 2026, prompt TRAVAIL

Ce sont des citations d’offres d’emploi en 2026.
Pas une ou deux. Un vocabulaire et des formulations récurrentes.
Pssst : du coup si c’est récurrent, c’est potentiellement quelque chose de systémique ! 🤪
Mettons les points sur le i : non, un∙e stagiaire n’est pas une personne recrutée ― on recrute du personnel pour un emploi, c’est-à-dire un poste salarié ( contrat de travail et rémunération mensuelle ). Un∙e jeune architecte ou junior architecte ne peut pas justifier d’expérience. Oui, former quelqu’un c’est un investissement, mais dont la charge ne devrait pas être au travailleur∙se, qui fournit quand même un travail qui génère un profit. Non, travailler sous pression, c’est bon pour les cocotte-minutes. Non, travailler en agence c’est pas faire partie d’une famille…
cf. les notions de travail domestique non rémunéré, notamment au sein du couple ( lectures féministes 💜 )
illustration © Véranie Jeune, inktober 2026, prompt STINKY ( puant )

Le travail en agence s’accompagne souvent d’une charge de travail souvent titanesque. Si à l’école il est essentiellement enseigné comment mener à bien une pensée de projet ― la capacité à concevoir, représenter et argumenter l’espace conçu ― la réalité du métier est bien plus étendue : édition de dossiers administratifs ( DP, PC, PA ) avec la rédaction des notices, faisabilité au regard du PLU ⥤, rendez-vous avec les services ABF pour les projets en secteur protégé ➫, présentation aux client∙es ( qui ne savent pas toujours lire de plans, donc il faudra s’armer de patience et veiller à écouter leurs doutes ), édition de budget, rédaction de contrats, des mails, des coups de téléphone, des réunions, des compte-rendus de chantier, des visites de chantier, des vérifications réglementaires. Et tout ceci, pour hier.
Un de mes anciens patrons disait que le logiciel qu’il utilisait le plus : Excel. Ça vend du rêve, n’est-ce pas ?
Bref. Être archi, ça pèse.
⥤ PLU : Plan Local d’Urbanisme. C’est le document d’urbanisme qui régit ce qu’il est possible ou non de construire au sein d’une commune / ville.
➫ secteur protégé : si le site de projet se situe à proximité d’un site protégé ( pour simplifier disons que ce sont les monuments historiques ), à l’instruction normale du dossier s’ajoute l’autorisation des services des Architectes des Bâtiments de France, qui veillent à ne pas détériorer le paysage urbain autour des sites patrimoniaux.
illustration © Véranie Jeune, inktober 2025, prompt HEAVY ( lourd )

« Bon… Je suppose que c’est ma vie désormais. »
( après avoir signé ce contrat si ardemment obtenu > en référence au prompt 18-DEAL )
Nous avons et aurons tou∙tes des expériences différentes du milieu de l’architecture ( ♡ ). Par contre, ce n’est pas mentir que de dire que c’est une discipline où le stress est omniprésent. Certain∙es implosent ( bonjour burn-out ), d’autres évacuent ( hello crossfit ) puis il y a celleux qui ont un rapport raisonné au travail, qui savent le laisser au bureau et qui vivent une vie où l’architecture n’est pas quelque chose pour laquelle illes sacrifient quoi que ce soit, notamment leur santé, physique ou mentale.
illustration © Véranie Jeune, inktober 2025, prompt INFERNO ( enfer )

« Mon premier contrat ! Tellement fier∙e. Sept années de dur labeur pour ça ! »
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, et malgré une image prestigieuse de l’architecture, les conditions de travail des travailleur∙ses de l’architecture ne sont pas confortables ou glorieuses.
⚉ fun fact ⚉: la rémunération moyenne d’un∙e travailleur∙se ne dépasse pas les 1600€ ( brut 😬) en sortie d’études et 2700€ ( net ) en cours de carrière… [ sources à retrouver 🙃 + archigraphies, par l’Ordre des Architectes ]
Trop souvent quand un contrat nous est proposé, entre les lignes, ou derrière des termes abscons qu’on ne comprend pas toujours, des heures supplémentaires non rémunérées et/ou non récupérées, le non-respect de la convention collective, des week-ends déduits des congés payés, etc.
Au cas où tu ne saurais pas ce qu’est la convention collective, dans le cas d’un exercice salarié, c’est le document légal de référence qui régit les conditions de travail en architecture, dont comment doit être calculé un salaire. Tu peux la trouver sur le site de l’Ordre des Architectes.
Après, si une majorité d’agences ne respectent pas cette convention, est-ce que cela ne dit pas que la convention est irréaliste ? Qu’il y a un manque de moyens généralisé ? D’un autre côté, est-ce que ce manque de moyens justifie l’exploitation et la sous-rémunération des travailleur∙ses ?
Avant de signer un contrat, lis quelques posts ou tracts de la CGT archi, n’aies pas peur de l’aspect syndical, et concentre-toi sur la nécessité de t’informer >> ICI
Est-ce qu’un acte de bienveillance, ce ne serait pas de prendre le temps d’expliciter chacun de ces termes, de comprendre exactement ce qui nous engage, pour être dans une validation active et en pleine conscience, et non une validation passive et tacite ?
illustration © Véranie Jeune, inktober 2025, prompt DEAL ( contrat )

« L’architecture m’a fait croire que je n’étais pas assez. »
L’architecture c’est dur. J’ai l’impression que j’échoue à tout. Ne pas faire d’erreur, être fort∙e, ne pas céder, prouver que j’en suis capable, tenir pour ne pas faire défaut, ne pas impacter le projet par mon incompétence, ne pas décevoir. Mais par moment, tout s’effondre et je me sens comme une m****.
Dessin réalisé en 2025. Retour sur comment j’ai pu me sentir, par moments, quand j’exerçais en maîtrise d’œuvre. Et même si je vais indéniablement mieux, ces années m’ont indéniablement traumatisé∙e. Ce que cela dit: pour le reste de ma vie, je devrai être attentif∙ve à ne pas sombrer à nouveau à ce niveau de désespoir.
illustration © Véranie Jeune

Bastien Lacombe est architecte HMONP. Il a fondé son agence, caras architecture, en 2022, après plusieurs années à se former au sein d’une agence toulousaine. À côté de sa pratique de maîtrise d’œuvre, il fabrique des lampes : il renoue alors avec le faire, la répétition du geste, le façonnage de la terre, un matériau de construction : il ↻tourne↺ des lampes.
Le verbe tourner ici est le terme précis qui désigne le fait de mouler un objet en terre sur une tour de potier, un plateau qui tourne (😁).
Un entretien autour de sa pratique est disponible dans le n°00 de la fanzine T.I.N.A.
photographie et lampe © Bastien Lacombe

Octobre 2024.
L’histoire derrière ces quelques lignes : je suis en burn-out.
Je pleure tous les jours. Je suis en arrêt de travail ⚐. La dépression est là. Je croyais avoir touché le fond. Non, je me découvre des sous-sols. Un étage après l’autre. Je dégringole et je sombre. Et puis enfin, le sol arrête de se dérober sous mes pieds. Et depuis ce fond, il y a comme un calme paisible. Ici, au moins, le monde s’arrête. Enfin, le monde continue de s’agiter, mais cela ne m’affecte plus. Et depuis ce fond, noir et silencieux qui m’enserre, je suis face à plusieurs choix.
Go Back. Retourner travailler chez “eux” ( mes patrons de l’époque ).
Try again. Continuer dans la maîtrise d’œuvre, aller travailler dans une autre agence.
Build something new. Construire autre chose.
Try something else. Essayer autre chose ( arrêter la maîtrise d’œuvre ).
Je te spoile ou tu vois venir la suite ?
illustration © Véranie Jeune
⚐ : à l’époque j’étais en CDD chantier, après plusieurs années de salariat déguisé. Spoiler être sous contrat de travail ou non, cela ne change rien aux violences subies. On a une mutuelle et le chômage par contre. Youpi.